2015/01/15 : Revue Area spécial Chine

2015/01/15 : Revue Area spécial Chine

Rhizome – Lijiang art center a 4 pages d’interview par WANG Jing, illustrées de photographies.

Voir plus de détails sur le site de la revue Area ici

L ‘interview en entier :

RENCONTRE AVEC Rhizome Art Center par Jing WANG

Le samedi 26 Octobre 2013, j’ai rencontré Mikael Cohen et Odile Baurens au « Snow Mountain Festival » à Lijiang (Yunnan, Chine). Deux français expatriés en Chine depuis 8 ans avec leurs 3 enfants. Le lendemain, je suis allée visiter leur résidence d’artistes, Le Rhizome-lijiang art center (www.rhizome-lijiang.org) (***photo Rhizome) qui est situé aux portes du Tibet dans la Chine des minorités, limitrophe au Myanmar (Birmanie), Laos et Vietnam.

Par coïncidence, un an après, je les ai retrouvés à l’inauguration du Mois de la Chine à Grenoble.

Par coïncidence, un an après, je les ai retrouvés à l’inauguration du Mois de la Chine à Grenoble.
– Quelle surprise de vous retrouver ici en France !
OB: le monde serait-il petit? En chinois, on dit bien « Yuanfen / 缘分 » ? C’est le destin.
– Depuis notre première discussion à Rhizome-Lijiang, un chiffre reste toujours dans ma tête : « neuf mois »…
OB:Oui ! Durant 2004-2005, nous avions réalisé notre premier voyage en Chine de neuf mois jalonné d’étapes à travers tout le pays (la Chine côtière, Chine des minorités, Chine du centre, Mongolie intérieure, Xinjiang). Pour nous, c’était neuf mois à la découverte de paysages rétiniens, entre mégalopoles urbaines et campagnes isolées, entre jungles et déserts, sur les toits du monde et les plaines en dépression. Neuf mois aussi à la recherche de ce qui est en jeu dans la Chine d’aujourd’hui, entre histoire, traditions ancestrales et dynamique contemporaine. Neuf mois de rencontres riches et porteuses de projets avec des artistes contemporains chinois, des collectifs, des galeries, résidences d’artistes et Ecoles d’Art. Neuf mois enfin à la rencontre et à la découverte d’un peuple Chinois dans toute sa diversité, ses couleurs et ses traditions qui nous a profondément touché et changé.
-Neuf mois c’était le temps nécessaire pour réaliser votre projet?
MC: C’était juste ce qu’il fallait de temps pour parcourir ces distances , prendre le temps aussi pour nous (nous voyagions alors avec notre premier enfant âgé de deux ans), rencontrer enfin les artistes et optimiser notre réseau tout en mettant en place des ateliers de production pour la création d’oeuvres originales. Un réseau ensuite de galeries, écoles d’art, résidences d’artistes entre nos deux continents s’est mit en place en vue de la préparation de notre festival « Un Peu d’Alice » entre Aix-en-Provence et Marseille en 2006. Nous y avons programmé et accueilli sous forme de résidence après neuf mois aussi de production 14 artistes chinois (dont des pointures internationales tels les Gao Brothers, Ou ning et Cao Fei, Wei Qing Ji,…) à collaborer avec 26 artistes français sous forme de soirée pluridisciplinaire, soirée performance et expositions. En 2007, nous reconduisions l’artiste Shi Jin Dian dans le cadre du Centenaire de l’année Cézanne à Aix avec l’exposition la « Chine dans son jardin ».
OB: Je dirais que neuf mois a juste était le temps nécessaire pour attraper le virus de la Chine et avoir le désir d’y retourner . A l »errabilité » du trajet (le voyage aurait pu s’arrêter, les rencontres ne pas être un succès) s’est substitué au fur et à mesure la solidité d’un projet.

– Des « choses » ou des personnes inoubliables pendant ce voyage ?
MC: Impossible de tout énumérer mais ce qui me vient immédiatement à l’esprit c’est la nuit que nous avions passé à la belle étoile sur la grande muraille de Chine, un lever de lune magique quand nous campions sur les dunes de Dunhang dans le désert du Taklamakan(***photo dunhuang), l’incroyable résistance et fraicheur de mon fils Solal durant ce voyage au long cours.
OB : Et encore quand nous vivions dans une yourte sur le lac Karakul a 3800 mètres d’altitude(***photo karakul), chevaucher dans les steppes avec des Kirghiz, la condition des femmes en Chine, la disponibilité et l’accueil des artistes chinois à notre projet, l’hospitalité du peuple chinois. La liste peut être très longue… Assez longue pour ne pas se poser la question trop longtemps : il y avait comme un irrépressible besoin de revenir s’y installer.
– Comment avez-vous eu l’idée de créer une résidence d’artistes en Chine ?
MC : De retour en Chine en 2007, notre intention a été très vite de fonder une résidence d’artistes et idéalement de renouer avec la figure de l’artiste-artisan dans son atelier ou il réalise son oeuvre, tout en lui ouvrant les portes d’une Chine originale qui s’oppose à la production médiatique d’un « récit chinois » si homogène et contestable.
OB : il y a aussi le fait que nous voulions partager notre découverte d’un pays en plein mutation sur un plan artistique. Il nous paraissait nécessaire de créer un espace de réflexion, de partage, de rencontres entre différentes cultures.

– Pourquoi à Lijiang ?
MC: En fait nous nous sommes aussi posés la question :  » A quoi servirait une résidence ou un centre culturel de plus dans le monde? » C’est en se posant cette question que nous avons choisi de démarrer notre projet dans le Yunnan, dans la Chine des minorités à Lijiang, qui cristallise à nos yeux nombre de problématiques. Notre choix de se décentrer dans la Chine des minorités afin d’y fonder une résidence qui favorise des échanges inter-culturels, est en réaction à la figure de l’artiste international, nomade post-moderne qui navigue sur les mainstream de l’art contemporain pour y décliner une oeuvre.
OB : Beijing ou Shanghai n’avaient pas besoin d’une résidence en plus. Par contre, ici, dans le Yunnan et en particulier à Lijiang, il y a beaucoup à voir et à apprendre de ces traditions toujours vivantes, comme par exemple, la religion Dongba et ce qui en découle (les rituels, ou tout simplement le papier Dongba!)(***photo fabricationpapierdongba). Et rien, ou en tout cas pas assez, n’existait pour permettre aux artistes de venir, de s’exprimer et de donner à voir ou à entendre ce que les rencontres pouvaient provoquer (***photo Hugokantetmusicienslocaux).
MC: La religion Dongba pratiquée à Lijiang par les Naxis est vieille de mille ans. C’est une forme d’animisme chamanisme qui tire son nom de ses prêtres dont le culte des ancêtres et des forces de la nature constitue sa caractéristique dominante. Dans le même temps, la vieille ville de Lijiang a reçu de plein fouet la mondialisation et le tourisme de masse qui l’accompagne, ce qui a pour conséquence un phénomène de gentrification c’est-a -dire que toute une activité agricole a disparu des ruelles en pierre de la vieille ville au profit d’une activité touristique dont on a du mal à voir les limites (plus de 5 millions de touristes par an à Lijiang aujourd’hui). Néanmoins, ce qui est intéressant c’est bien que le changement social puisse conduire au déséquilibre de certaines traditions, des formes nouvelles et dynamiques vont aussi apparaitre à leur place. C’est parce que ces formes sont nées dans un milieu déjà occidentalisé qu’elles seront forcément hybrides, syncrétiques ou néologiques, même si elles aspirent à reconstituer un passé traditionnel ou si elles tentent de le faire pour réaffirmer leur différence.
OB : Nous pouvons ici cité l’exemple de cet artiste autodidacte : Mu Yun Bo, alias Lana qui, de fermier va s’engager en art et devenir peintre et sculpteur : depuis 2006, Lana poursuit dans sa ferme son projet colossal: sculpter une fresque en bois qui représente le Paradis, le passé, le présent, le futur et l’Enfer de Lijiang. (Plus de deux cents panneaux ont déjà été réalisés au jour d’aujourd’hui. Nous en avions 174 pour la première fois assemblés lors du vernissage de son exposition au Rhizome-Lijiang art center, en Juin 2011(***photo expoLana).
MC : Si l’oeuvre de Lana est exceptionnelle, c’est que la nouveauté du style ne fait qu’une avec l’exploration inédite du tissu social réel d’une part et des traditions vivantes d’autre part (à travers notamment toute une iconographie d’esprits et de légendes Dongba). Ces trajectoires de vie, ces formes de créativité sont utiles pour interroger notre monde post-moderne, concevoir l’identité dans l’action, en termes de présent et de futur, dont la façon dont chaque sujet fait sa contemporanéité.

OB : Lijiang nous a aussi permis cela : Se confronter à une Chine façonnée par sa culture et ses traditions, mais qui a le vent en poupe et comment gérer ses oppositions (***photo lijiang / photo lijiang2). Opposition d’ailleurs autant locales que culturelles. Etre un étranger ici n’est pas pareil qu’être un étranger dans une grosse ville.
MC : Pour moi vivre à Lijiang, c’est aussi avoir la possibilité de vivre des expériences fortes. Tel le jour où j’ai suivi et photographié l’exorcisme d’une ferme et de ses occupants par le chamane He Xiu Dong en 2008(***photo Hexiudong). J’ai aussi visité au cours de ces sept années certains villages coupés du monde et touchés parfois par une forte consanguinité entre leurs membres, la modernité de la ville de Lijiang ne retranscrit pas dans sa totalité la réalité d’un Yunnan aussi médiéval. Par exemple, en 2010, nous avions reçu aussi dans notre résidence une école de Hong Kong qui apportait ses soins à des villages Yi localisés en montagne, atteints de la lèpre blanche, à quelques heures de route de Lijiang.
OB : Ou plus simplement voir une Cérémonie du Cham dans le Zhiyun Temple (指云寺), un des cinq temples célèbres à Lijiang(***photo ceremoniecham).
– Avez-vous appris la langue chinoise avant de repartir ?
OB: je l’ai apprise sur place en suivant des cours à l’université et en école. Je n’aurais pas pu vivre dans un pays pendant si longtemps si je ne m’intéressais pas à la communication. L’essence de l’art ne peut être saisie sur le modèle du langage même si toute œuvre véhicule un message et fonctionne donc comme support d’une cognition. Mais parler pour créer des liens avec autrui, pour mieux connaitre et comprendre, pour concevoir l’avenir et ainsi travailler à le faire advenir.
MC: Pour ma part, mon chinois est très « survival ». D’une certaine manière j’ai refusé de l’apprendre pour ne pas perdre de temps et pouvoir me consacrer à mes hobbies tel mixer de la musique électronique. Et puis, je suis vraiment le produit de ma propre culture, le voyage ne me défait pas.

– Des difficultés remarquables au démarrage ?
MC : C’est le moins que l’on puisse dire. Le centre Rhizome est référencé par l’Institut Français (source IF Map) comme la seule W.O.F.E (Wholly Owned Foreign Enterprise), compagnie Chinoise à capitaux étrangers,habilitée par la République Populaire de Chine à travailler légitimement en toutes manifestations artistiques pour toute la Chine du Sud-Ouest (résidences d’artistes, expositions, échanges inter-culturels et inter-pédagogiques, festival). Elle est déposée auprès des autorités compétentes en Chine sous le titre: Rhizome-lijiang Co., Ltd. Au départ la PSB ( Police Surety Bureau ) a tenté de nous décourager de monter ce projet, sans doute avaient-ils peur qu’une partie des activités culturelles à Lijiang soient aux mains d’étrangers. Ensuite la difficulté principale reste de devoir passer chaque année les audits reports de la société, nous nous retrouvons régulièrement confrontés à des difficultés de gestions pesantes très prenantes au niveau administratif et bureaucratique d’une compagnie qui agit dans le domaine culturel.
– Racontez-moi d’où vient le nom de Rhizome…
MC: Dans la théorie philosophique de Gilles Deleuze et Félix Guattari, un rhizome est un modèle descriptif et épistémologique dans lequel l’organisation des éléments ne suit pas une ligne de subordination hiérarchique mais où tout élément peut affecter ou influencer tout autre. La notion est adaptée de la structure de beaucoup de plantes tels les bambous, dont les bourgeons peuvent se ramifier en n’importe quel point. Tous les modules que nous organisons (résidences d’artistes, ateliers d’artisans, expositions, événements, échanges inter- culturels et inter- pédagogiques, festival), sont autant de cloisons mobiles qui permettent idéalement de classer, répertorier, découvrir de nouvelles formes d’art, échanger des compétences et des savoirs faire, bref tracer la carte dans ses latitudes et longitudes. Cela veut dire finalement promulguer la différence plutôt que la représenter.
OB : Rhizome a accueilli (et accueille encore) plus d’une cinquantaine d’artistes, de nationalités diverses, de disciplines variées (Arts visuels, Installations, Performances, Arts multimédias, Danses, Musiques…). Rhizome est une résidence d’artistes et un lieu de manifestations culturelles dont le but était le partage et l’échange entre différentes cultures . Nous accompagnions notamment les artistes dans leurs démarches et permettions la concrétisation de leurs projets en lien avec des traditions locales(***photo awenaetfemmesMiao / photo claudeetetudiants). Grâce à la mise en place de partenariats, notamment avec l’Institut Français et le Consulat Général de France à Chengdu, une centaine d’œuvres créées en résidence ont acquis une visibilité en étant inscrites dans des manifestations et des lieux culturels d’importance en Chine et en France.
Rhizome soutient aussi des artistes locaux par des expositions, organisés en Chine, et maintenant en France.
Et enfin, Rhizome participe à des projets « hors les murs » ou internationaux :
– Pendant toutes ces années, le vin et le fromage ne vous ont pas trop manqué ?
MC: Non, c’est plutôt la démocratie à vrai dire ainsi que le désert musical en Chine: en général pour les musiques actuelles, vous avez le choix entre les chansons de variétés romantiques et guimauves et la techno makina.
OB : le vin et le fromage non, les ami-e-s et la famille oui, et le fait de parler facilement et sans réfléchir!

– La philosophie chinoise vous a influencée ?
OB: bien sur, la philosophie, la culture, les arts, la vie. Tout est ancré en moi, mais avec la terrible sensation qu’il me faut encore beaucoup de temps pour mieux comprendre. ou pour citer Confucius : « J’entends et j’oublie, Je vois et je me souviens, Je fais et je comprends »
– Et la philosophie française ?
MC: Non, bien que j’ai fait des études de philosophie dans ma jeunesse. En revanche, j’ai profité pendant mon temps libre pour lire ou relire de grands classiques.
– Vous êtes revenus en France, avec des projets j’imagine…
OB : Continuer le lien avec la Chine.
MC: Nous avons fondé en Septembre 2014 l’association Rhizome en France, à Grenoble. Le but est de créer un pont transculturel entre la France et la Chine à travers la fondation d’organisations jumelles qui se coopteraient autour d’enjeux et de réflexions artistiques afin de développer et d’organiser des circuits Sud-Sud et Sud-Nord, capables de diversifier l’art en rendant compte des différentes émergences. Enfin du 27 Novembre au 18 Decembre avec principalement le partenariat de l’école d’art de Montpellier ( ESBAMA) et du Blue Roof art Museum de Chengdu, nous reconduisons sous une forme alternée une exposition à partir de travaux d’artistes qui étaient venus crées dans notre résidence ou dans la Chine du Sud-Ouest, soit plus de 90 oeuvres exposés respectivement au Fine Art Museum (Guiyang) (***photo expoGuiyang) et au Blue Roof art Museum ( Chengdu) en 2012 et 2013.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *