Rhizome/ mai 3, 2018/ Aller aussi loin que possible/ 0 comments

 

Shanghai, le temps a deux rives.

Près de quinze millions d’habitants. Nouvelle fenêtre de la Chine moderne. Ville chic, ville fric. Ville de gratte-ciel qui veut ressembler à New- York. Ville aux milles facettes, aux milles fenêtres. Citée d’affaires, d’art, de paris architecturaux, la côte grimpe, les tours montent de plus en plus haut.

Tout le monde dit que c’est ici que cela se passe. Tous disent comme une litanie que c’est le New York d’il y a trente ans. On veut bien les croire. En tout cas ce fut la seule ville où nous avons vu autant d’Occidentaux. Quand je leur demandais pourquoi Shanghai, ils me répondaient sans aucune hésitation : « on sent une formidable énergie ici, tout semble possible, le business est facile ! »  De la Chine, on ne m’en parlait pas. C’était presque comme une sorte d’indélicatesse, comme s’ils bousculaient quelqu’un, sans s’excuser, pour serrer la main à un autre. Envolé les fumeries d’opiums, les salles de jeux, les sing song girls et le lotus bleu !, Désormais il est de bon ton d’être « busy » : on travaille là pour gagner de l’argent, on travaille ici pour le faire fructifier, on travaille ailleurs pour se donner une bonne cause de travailler. On poursuit les rendez-vous dans les taxis à la recherche du temps perdu. C’est vrai que le temps passe plus vite ; on ne l’a pas vu passer ni Shanghai du reste. En revanche on vieillit aussi beaucoup plus vite. Même la Joconde subit les assauts du temps, me direz-vous. Soit, seulement ici c’est une formidable énergie qui vous aspire. Beaucoup de monde viennent à Shanghai, beaucoup repartent, certains réussissent, ceux qui ont les cartes, d’autres se font une raison. Après tout, pour certains, toute la vie d’un homme sert à terminer une grimace.`

Sur le Bund aux couleurs délavées des Concessions étrangères, le long de la rivière Huangpu, un rêve se dresse : la ville nouvelle de Pudong. On dirait qu’un malin génie y a déversé un précipité urbain. Un vrai « Brazil » ! L’équivalent de sept quartiers de la Défense en l’espace de dix ans. Jinmao déjà dépassée en taille mais fière de ses 420 mètres et 88 étages, le chiffre huit étant symbole de la perfection en Chine. La tour Perle d’Orient, tour de la télévision de Shanghai, une fusée qui décolle ! Les acrobates laveurs de vitres frottent sans relâche, jouent les pendules entre les tours d’aciers. Des chantiers naissent chaque jour : cubes recouverts de bambous et de tulles vert à faire pâlir d’envie un Christo. Une forêt de gratte-ciel et pourtant les rues semblent désertes. Pas de trafic. Peu de bruit. De temps en temps passe un taxi. Quelques hosties fantômes au loin. Étrange, on dirait bien qu’on rêve. Comme si un cataclysme avait nettoyé les rues de toute âme, peu probable ou bien tout le monde travaille, surprenant ou encore le bon marché nous aveugle, possible.

Et pourtant…

Sur les marches d’un petit immeuble sans doute déjà trop vieux pour rester là longtemps, j’attends Mika qui pianote sur des claviers rouillés d’un cybercafé. En face de moi, un vieil homme, assis sur un petit- petit banc fait de trois planches et quatre clous. Devant lui, une bassine. Il dépèce des tortues plates à même la rue, consciencieusement. L’eau de la bassine sert à rincer cette adorable nourriture, puis est jetée dans la rigole. Un aiguiseur passe, installe sa planche à trois pieds, place la pierre, discute avec le vieil homme. Quelques portes des maisonnettes en lambeaux s’ouvrent : les femmes arrivent avec ici des ciseaux, là des couteaux. On discute du prix, du délicieux repas, du beau temps, de la circulation qui devient trafic, de moi assise à regarder tout ça, sans doute. Un peu plus loin, une femme étend son linge, inconsciente, entre des poteaux électriques. Beau temps, paisible vie.

On m’a dit qu’on arrive encore à trouver des endroits où l’on mange pour « vraiment pas cher » à Shanghai. Ce sont ces endroits-là : la vie s’y déroule encore comme si on ne voulait pas savoir que, sous peu, maisonnettes et échoppes allaient être détruites, comme si on ne savait pas que, sous peu, on allait être expulsé dans des logements tous beaux tous neufs mais aux périphéries de la ville, loin des autres.

M. et O.

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